Pour laisser trace d’une lecture, et saluer une voix amie de l’AAJM, voici quelques lignes autour de la nouvelle d’Irène Lurçat

Olivier Métellus – 25 janvier 2026 – 3 min de lecture


L’encrier renversé, Nouvelles, Hiver 2025-2026

Ce que le corps garde, quand la voix se tait

Dans Comment je suis devenu gros, Irène Lurçat glisse une histoire apparemment simple dans une matière profonde : celle de l’exil intime et des fidélités traditionnelles qui pèsent sur nos épaules autant que sur notre chair. Tout commence par une rencontre parisienne avec Anna, se prolonge à Tel-Aviv, près des grandes fenêtres, la mer au loin, et un repas : une profusion de fruits de mer, une montagne de riz jaune, comme si l’abondance cherchait à combler une faille.

Mais le texte ne se contente pas de peindre l’ogre discret de l’appétit. Il écoute aussi la voix d’Anna, qui parle de sa sœur, de la foi, des règles, des séparations, des interdits — de cette frontière quotidienne où l’on trie le monde, le permis et le défendu, comme on trie les aliments. Et soudain, le récit prend un pli plus grave : à travers la nourriture, c’est l’identité qui se dit, l’appartenance qui se protège, la culpabilité qui rôde, jusque dans un mot jeté comme une pierre : goy.

La réussite de cette nouvelle tient à sa pudeur : le narrateur mange, continue de manger, « sans même apprécier le mets », et l’on comprend que l’on peut se remplir pour ne pas entendre. Puis vient la phrase finale, nette comme une sentence, qui renverse tout : ce n’est pas seulement un corps qui s’alourdit, c’est une histoire qui s’inscrit — au retour, dans les jours, dans les années — comme si certains voyages déposaient en nous une surcharge de silence. Lurçat écrit ainsi une fable douce-amère où la chair devient mémoire, et où l’amour, la foi et l’étrangeté se disputent la même place : celle, fragile, du cœur humain.

Sources & crédits

L’encrier renversé – Francophonie – Nouvelles Hivers 2025-2026 #100

Olivier Métellus, président de l’AAJM

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