Entretien avec Wagens Jean Louis

À Jacmel, la parole n’est pas un simple exercice : elle est héritage, souffle et promesse. Jean Métellus écrivait « Jacmel ma citée musicale aux lèvres tropicales ». Avec Eloquentia, une jeunesse haïtienne apprend à se dire, à convaincre et à se tenir debout. Wagens Jean-Louis, co-fondateur de Golden Team Haïti et coordinateur du programme, revient sur cette aventure et sur la route qui mène des scènes jacmeliennes à la finale internationale 2026.

Olivier Métellus – 27 janvier 2026 – 10 min de lecture


Wagens Jean Louis

Présentation rapide de Wagens Jean Louis

Wagens Jean-Louis est l’un de ces passeurs qui transforment une énergie locale en discipline collective et amène Jacmel en final du concours international d’éloquence 2026 à Paris. De la scène jacmelienne (théâtre, sketches, rap) à l’engagement éducatif, il fonde avec d’autres jeunes leaders le TEAD (Tournoi Éloquence Antoine Dominique) puis contribue au déploiement d’Eloquentia — avec une conviction : former, encadrer, donner une scène. Coach en art oratoire, il travaille la présence scénique et la rhétorique, et rappelle que le talent existe : il lui faut un cadre, une formation, un public.
Son phrasé est percutant et précis. Dans l’entretien, plusieurs formules reviennent comme des repères — à la fois pédagogiques et mobilisatrices.

  •  » Le talent haïtien existe, il suffit de lui offrir un cadre, une formation et une scène pour s’exprimer
  •  » Notre ambition était claire : révéler au monde les talents de Jacmel
  •  » La parole est un pouvoir
  •  » Rien n’est trop difficile pour la jeunesse
  •  » C’est une immense fierté pour nous, à Jacmel, d’être la première ville de la Caraïbe à avoir accueilli le plus grand concours francophone de prise de parole en public
  •  » Nous avons réellement besoin de la présence et du soutien de la communauté haïtienne lors de la finale

Notre entretien

Q1 – Parcours et déclencheur
AAJM : Comment résumeriez-vous votre parcours personnel, et ce qui vous a conduit à faire de la prise de parole un engagement ?
Quel a été le moment décisif : une rencontre, une scène, un mentor, une épreuve, un “avant / après” ?

WJL : Depuis mon enfance, la scène a toujours été un espace naturel d’expression pour moi. Très tôt, au sein du Club de Culture et de Développement de Jacmel (CCDEJ), je me suis initié au théâtre et aux sketches, développant ainsi le goût de la parole, de la créativité et de l’impact. Par la suite, cette passion s’est prolongée dans la musique, où j’ai lancé une carrière de rappeur à Jacmel, utilisant les mots comme outil de dénonciation, de réflexion et de sensibilisation.

Animé par une profonde préoccupation pour la défense des personnes abusées et pour la compréhension du comportement humain, j’ai entrepris des études en sciences juridiques à l’École de Droit de Jacmel en 2013. Mon parcours académique m’a ensuite conduit à Port-au-Prince, où j’ai tenté d’intégrer la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) en psychologie, une expérience qui, bien que non aboutie, a renforcé ma détermination à comprendre l’humain sous toutes ses dimensions.

En 2015, j’ai intégré l’École de Droit et des Sciences Économiques des Gonaïves, où j’ai complété avec succès mes études de droit en 2019.

Un tournant décisif survient en 2020, dans le contexte du confinement lié à la pandémie de la Covid-19. Face à la crise nationale et aux images préoccupantes projetées par nos leaders au Parlement haïtien, un espace qui aurait dû être sacré, porté par la rhétorique, l’argumentation et le débat d’idées, des amis et moi, membres de Golden team Haiti, avons décidé d’agir. C’est ainsi qu’est né un programme de formation au débat destiné aux jeunes écoliers, dénommé Tournoi Eloquence Antoine Dominique (TEAD), avec pour ambition de réconcilier la jeunesse avec la parole responsable et constructive.

Depuis lors, je me suis investi pleinement dans l’Art Oratoire, en me formant continuellement, notamment au sein duclub Toastmasters Sursum Corda, où j’ai affiné mes compétences en communication, en leadership et en prise de parole en public.
Aujourd’hui, je suis coach en art oratoire et j’accompagne de nombreux jeunes de Jacmel dans le développement de leur leadership, de leur confiance et de leur capacité à influencer positivement leur environnement.

S’il me fallait citer un mentor, ce serait Myles Munroe, dont les enseignements sur le leadership, la vision et le potentiel humain continuent d’inspirer ma démarche et mon engagement.

Q2 – Pourquoi Eloquentia en Haïti, et pourquoi Jacmel ?
AAJM : Eloquentia est né pour démocratiser l’apprentissage de l’oral et renforcer la confiance en soi : qu’est-ce qui vous a convaincu que cette démarche était prioritaire en Haïti ?
Et plus précisément : que représente Jacmel dans cette aventure (culture, jeunesse, tradition artistique, lieux partenaires, dynamique locale) ?

WJL : Nous étions environ huit jeunes leaders de la Golden Team Haïti à porter cette vision et à prendre ensemble cette décision fondatrice. Eloquentia représentait pour nous un véritable modèle, une référence, à l’image de ce que nous construisions déjà à travers le Tournoi Interscolaire d’Éloquence Antoine Dominique, que nous organisons aujourd’hui dans cinq départements du Grand Sud d’Haïti.

Un jour, un événement apparemment anodin a marqué un tournant décisif : nous avons constaté qu’Eloquentia avait “liké” l’une de nos publications sur Instagram. Ce simple geste confirmait que notre travail et notre impact avaient dépassé les frontières de Jacmel. Pour moi personnellement, c’était le signal qu’il fallait oser. Je nourrissais depuis longtemps le rêve de voir les jeunes de Jacmel bénéficier d’un programme de formation de cette envergure, porté par une organisation disposant d’une expérience internationale solide.

Notre ambition était claire : révéler au monde les talents de Jacmel et démontrer à l’ensemble de la jeunesse haïtienne qu’il est possible de briller par l’intelligence, l’éloquence et la discipline, et que se former vaut toujours la peine, même dans les contextes les plus difficiles.

Cette vision a porté ses fruits. Depuis 2025, la Golden Team Haïti a contribué à l’implantation d’une nouvelle antenne d’Eloquentia à Port-au-Prince, en partenariat avec l’Association Menpakte, renforçant ainsi l’impact national du programme.

C’est une immense fierté pour nous, à Jacmel, d’être la première ville de la Caraïbe à avoir accueilli le plus grand concours francophone de prise de parole en public. Cette fierté s’est matérialisée par des résultats concrets : notre première lauréate, Farah Jean-Baptiste, a atteint la demi-finale internationale en août 2024. Puis, la lauréate de notre deuxième édition, Abigaïl Alexandre, a brillamment dominé les quarts et demi-finales internationales, se qualifiant pour la grande finale internationale prévue en mars 2026.

Ces succès confirment une conviction profonde : le talent haïtien existe, il suffit de lui offrir un cadre, une formation et une scène pour s’exprimer.

Q3 – La méthode “Porter sa voix” sur le terrain
AAJM : La pédagogie “Porter sa voix” s’appuie sur 5 matières (expression scénique, rhétorique, slam/poésie, voix-respiration, aspiration personnelle & professionnelle). Comment déclinez-vous cela dans vos ateliers, concrètement, semaine après semaine ?
Quels exercices ou rituels font le plus progresser les jeunes : le corps, la voix, l’argumentation, l’écriture, l’écoute ?

WJL : Chaque antenne organise des séances de master class et des ateliers pratiques, en fonction de la disponibilité des formateurs. Ces derniers sont majoritairement des experts locaux, reconnus dans leurs domaines respectifs, ce qui permet de valoriser les compétences de chaque ville. Par ailleurs, certains ateliers peuvent également être animés par les bénévoles de l’antenne, favorisant ainsi la transmission et l’engagement communautaire.

À Jacmel, je me spécialise particulièrement dans le travail de l’expression scénique, tout en assurant la direction de plusieurs ateliers consacrés à la rhétorique classique, afin d’aider les jeunes à structurer leur pensée, affiner leurs arguments et renforcer leur présence orale.

Devenir un bon orateur nécessite un mélange équilibré de compétences : technique, culture, émotion, posture, voix et argumentation. Toutes les séances ont leur importance et contribuent à cette construction progressive. Toutefois, au-delà des méthodes et des outils, les éléments les plus déterminants restent la volonté, la confiance en soi et surtout la pratique régulière. Comme le dit si bien l’adage anglais : “practice makes perfect”.

Q4 – Jacmel vers la finale internationale 2026 : une étape majeure
AAJM : La finale internationale 2026 est annoncée le 25 mars 2026 : comment prépare-t-on, depuis Haïti, une telle échéance (coaching, choix des textes, gestion du trac, rigueur, logistique) ?
La qualification d’Abigaïl Alexandre (Jacmel) – après le parcours international – que change-t-elle pour la visibilité d’Haïti, et pour l’ambition des jeunes qui vous regardent ?

WJL : Abigaïl a déjà bénéficié de l’ensemble des séances de formation dispensées à Jacmel, ce qui explique sa capacité à toucher profondément le cœur des jurés et du public en France. Son parcours témoigne de la qualité du travail réalisé en amont. Toutefois, dans une logique d’excellence et de progression continue, nous poursuivons le travail avec elle, notamment sur la gestion du temps lors de ses prises de parole, un élément clé à ce niveau de compétition.

Nous espérons surtout voir le public se mobiliser massivement, d’autant plus que la participation et les votes du public pourraient compter dans le processus final. La présence de la communauté haïtienne serait un soutien précieux, à la fois symbolique et stratégique.

Haïti a toujours été reconnue comme une terre de richesses immenses, encore trop souvent inexploitées, notamment en matière de capital humain. Une fois de plus, nous en apportons la preuve à travers nos représentants à Eloquentia International. Nous irons jusqu’au bout de cette aventure, mais nous avons réellement besoin de la présence et du soutien de la communauté haïtienne lors de la finale.

Le message adressé aux jeunes est clair et puissant : chacun d’entre vous peut être à la place d’Abigaïl, devenir une source de fierté et un symbole d’espoir pour tout un peuple. Il suffit d’oser.

Comme le rappelle le slogan de la Golden Team Haïti :
« Rien n’est trop difficile pour la jeunesse. »

Q5 — Impact : confiance, intelligence émotionnelle, fraternité
AAJM : Eloquentia revendique un impact sur la confiance en soi, l’intelligence émotionnelle et sociale, et les dynamiques de groupe. Sur le terrain, quels changements observez-vous le plus souvent chez les participants (dans leur famille, à l’école…) ?
Et inversement : quelles fragilités faut-il savoir accompagner (peur du jugement, violence verbale, découragement, manque de cadres) ?

WJL : La confiance en soi est sans aucun doute le changement le plus visible chez les jeunes ayant vécu l’expérience Eloquentia. Elle transforme leur posture, leur manière de s’exprimer et leur capacité à prendre leur place dans l’espace public.

D’après notre expérience de terrain, la peur du jugement et le manque d’encadrement constituent les deux principaux freins à l’épanouissement des jeunes. C’est précisément pour lever ces barrières que la Golden Team Haïti s’est donné pour mission de former, encadrer et accompagner la jeunesse, afin de favoriser une meilleure intégration sociale et de générer un impact positif et durable sur la société.

Cette vision est pleinement partagée par Eloquentia, qui mène un travail similaire dans plus de quarante régions francophones à travers le monde, ainsi que par les jeunes de Menpakte à Port-au-Prince. C’est cette communauté de valeurs, de missions et d’objectifs qui constitue la raison fondamentale de notre alliance.

Q6 – Bâtir dans la durée : écoles, partenaires, diaspora, moyens
AAJM : Pour durer, un programme a besoin d’alliés : quelles sont vos priorités 2026 (formation d’animateurs, antennes, partenariats éducatifs, lieux, financements, diaspora) ?
Si vous aviez un message à adresser aux institutions, mécènes, entreprises et médias : quel soutien est le plus utile, et pourquoi ?

WJL : Notre principal défi reste la prise en charge des frais liés au voyage international, dont le coût s’élève à environ 30 000 USD. Cette charge financière constitue un enjeu majeur pour la pérennité et l’aboutissement de notre participation aux finales internationales.

Sur le plan local, grâce au précieux soutien de l’Alliance Française de Jacmel, qui met à notre disposition ses espaces pour les formations et les spectacles, Eloquentia Jacmel bénéficie d’une relative stabilité en matière de logistique de base. Toutefois, chaque année, nous faisons face à des difficultés récurrentes concernant la rémunération des professionnels techniques, l’acquisition de fournitures, ainsi que les outils de communication nécessaires à une visibilité optimale du programme.

Un autre enjeu important concerne l’organisation et la présentation de la finale à Jacmel, avec l’ambition d’accueillir un public plus large et de renforcer l’impact de l’événement au niveau local.

À Port-au-Prince, la situation est encore plus complexe sur le plan financier. Bien que la capitale concentre les plus grandes entreprises du pays, la mobilisation des ressources demeure un défi, en raison des coûts élevés et des contraintes structurelles propres à ce contexte.

Final – Transmission : un conseil aux jeunes

AAJM : En une phrase : quel message voulez-vous laisser à un jeune qui n’ose pas encore prendre la parole ; en Haïti ou ailleurs ?

WJL :  : Mon ancien directeur au Centre Alcibiade me disait souvent :
« La nature a horreur du vide. Si les gens de bien refusent de s’engager, alors cette place sera occupée par d’autres. »
Cette phrase a profondément marqué mon parcours. C’est elle qui m’a poussé à créer pour les jeunes l’encadrement que j’aurais moi-même aimé trouver à un moment clé de ma vie.
Car une chose est certaine : si vous ne décidez pas de parler, d’autres parleront à votre place souvent sans agir dans votre intérêt. Nous en sommes tous témoins à travers ce que notre société a vécu au cours de la dernière décennie.

Alors je vous lance cet appel : prenez la parole. Engagez-vous. Osez.
Ne laissez jamais personne occuper votre place, décider pour vous ou écrire votre histoire à votre place.
La parole est un pouvoir. Et un pouvoir que l’on n’exerce pas finit toujours par être confisqué.

Entretien recueilli par Olivier Métellus, président de l’AAJM

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