En 2025, Xavier Lee publie dans Comparative Literature une étude d’Anacaona de Jean Métellus, lue comme une « tragédie des origines ». L’AAJM en propose ici un abstract et un résumé analytique en français.
Abstract
Xavier Lee lit Anacaona de Jean Métellus comme une « tragédie des origines » : la pièce transforme la destruction du monde taïno en scène fondatrice de la mémoire haïtienne. L’article analyse le destin d’Anacaona et de Caonabo à partir de la prophétie initiale, de leurs choix politiques et de la voie du marronnage incarnée par Yaquimex. Il montre enfin comment Métellus articule histoire, mythe et mémoire pour penser la continuité entre le passé amérindien et le futur noir d’Haïti.
Résumé de l’étude
1. La thèse centrale : une « tragédie des origines »
L’article de Xavier Lee, publié en 2025 dans Comparative Literature, étudie Anacaona de Jean Métellus comme une « tragédie des origines », selon l’expression employée par Antoine Vitez.
Métellus ne choisit pas la Révolution haïtienne comme point de départ du récit national : il remonte au premier contact entre les Européens et le monde américain, à l’arrivée de Christophe Colomb à Hispaniola. La pièce cherche ainsi à restituer une mémoire des origines oubliées d’Haïti et à donner un sens fondateur au massacre qui précède l’histoire moderne du pays.
2. La prophétie et les trois voies possibles
La prophétie d’Altabeira structure toute la tragédie. Elle avertit Anacaona et Caonabo que les qualités qui les définissent risquent de les perdre : le charme et le pouvoir de persuasion pour Anacaona, le courage guerrier et la bravoure pour Caonabo.
Ils pourraient survivre s’ils renonçaient à ces traits. Pour Lee, cette prophétie n’impose donc pas un destin absolument fatal : elle met en scène une alternative. L’article distingue alors trois réponses à la colonisation : l’alliance recherchée par Anacaona, la guerre portée par Caonabo et le marronnage incarné par Yaquimex.
3. Caonabo : le courage devenu faute tragique
Lee analyse Caonabo comme un guerrier fier de son courage, de son ascendance de conquérants et de sa différence caribe parmi les Taïnos. Ce qui fait sa force devient sa hamartia, sa faute tragique.
Les Espagnols exploitent son orgueil et son désir de reconnaissance : Hojeda et ses hommes l’attirent dans un piège et le capturent en lui présentant des menottes comme des ornements prestigieux portés par les souverains d’Espagne. Métellus fait ainsi du courage de Caonabo le ressort même de sa perte.
4. Anacaona : la parole, le charme et l'illusion de l'alliance
Anacaona est définie par son pouvoir politique et poétique. Les Espagnols la considèrent comme le « cerveau » du pays et redoutent la force de ses paroles et de ses areytos. Son erreur tragique consiste à croire encore possible une alliance avec les Espagnols.
Elle pense pouvoir reproduire avec Ovando l’intelligence politique qui lui avait permis d’établir la paix en s’unissant à Caonabo. Elle organise donc une réception somptueuse, mobilisant la fête, la beauté et la courtoisie comme instruments diplomatiques. Ovando transforme pourtant ce rassemblement en piège : les habitants de Xaragua sont massacrés et Anacaona est pendue.
5. Entre histoire et mythe : le travail de Métellus
Une part importante de l’article compare la pièce avec plusieurs sources historiques : Las Casas, Oviedo, Pierre Martire, Sepúlveda, Charlevoix et Émile Nau.
Les récits de la capture et de la mort de Caonabo sont souvent contradictoires, tandis que les sources convergent davantage sur le massacre de Xaragua et la pendaison d’Anacaona, tout en divergeant sur certains détails. Pour Lee, Métellus ne se contente donc pas de reproduire une vérité documentaire : il choisit, ordonne et dramatise des traditions historiques et légendaires afin de leur donner une cohérence tragique.
6. Yaquimex, le marronnage et le futur d'Haïti
La voie que ni Anacaona ni Caonabo ne choisissent est celle du marronnage. Yaquimex, personnage inventé par Métellus, prend finalement la fuite vers les montagnes et appelle à poursuivre la résistance avec les Africains.
Lee voit en lui un personnage qui permet de relier le passé amérindien au futur noir d’Haïti. L’article examine cependant une difficulté : cette construction peut donner l’impression que la disparition des Autochtones est la condition de l’émergence d’une Haïti noire. Lee reprend ici les critiques de Carla Fratta et de Shona Jackson, tout en soulignant la volonté de Métellus d’affirmer une continuité entre ces deux histoires.
7. Une mémoire fondatrice
Dans les dernières scènes, Anacaona affirme que sa mort fera d’elle la « grande Dame d’Ayti » et que ses descendants se reconnaîtront en elle. Pour Lee, la pièce transforme ainsi Anacaona en ancêtre et martyre du Nouveau Monde, tandis que Caonabo devient un précurseur de la résistance anticoloniale.
La tragédie ne vaut donc pas seulement comme reconstitution historique : elle produit une mémoire culturelle haïtienne et caribéenne. L’article conclut que la tradition tragique d’Anacaona cherche à tirer un sens du génocide et de la souffrance, jusqu’à transformer l’apocalypse en origine.
En synthèse
Xavier Lee interprète Anacaona comme une œuvre dans laquelle Jean Métellus transforme l’histoire de la conquête et de la destruction du monde taïno en une tragédie fondatrice de la mémoire haïtienne, articulée autour de trois réponses possibles à la colonisation : l’alliance d’Anacaona, la guerre de Caonabo et le marronnage de Yaquimex.
Référence bibliographique
Xavier Lee, “A Tragedy of Origins”: Jean Métellus’s Anacaona, Comparative Literature, vol. 77, n° 1, 2025, p. 66-81. DOI : 10.1215/00104124-11503632.
Document AAJM
Résumé analytique en français réalisé par l’AAJM — il ne s’agit pas d’une traduction intégrale de l’article.
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Pour découvrir l’œuvre : Le dramaturge. À voir également : Morceaux choisis.





